Information régionale et développement économique :
Qu'en est-il dans votre région ?
 
Synthèse d'un colloque tenu à Drummondville le 14 juin 2001

Préparée par François Demers et Daniel Giroux


Développement régional et médias : vers un outil de diagnostic

Au&endash;delà des évidences, des convictions et des opinions, la chaîne des engrenages qui lie concrètement le développement régional au jeu des médias de masse (presse, radio, télévision) se perd dans la complexité. Préciser le fonctionnement concret de cette relation est pourtant le défi auquel s'est attaqué le Centre d'Études sur les Médias (CEM) à la fin des années 90 dans la foulée des préoccupations de plusieurs devant les coupures dans les bureaux régionaux de télévision. Il était alors fortement question de la contribution de ces centres de production à l'économie régionale : créativité et innovation, maintien d'emplois de qualité, effets multiplicateurs, etc. D'un autre côté, de nombreux organismes s'étaient inquiétés de la diminution de leur accès aux médias qui les font connaître, qui fabriquent leur image publique, et font ou défont la promotion de leurs causes.

Le colloque " Information régionale et développement économique : Qu'en est-il dans votre région ? ", tenu à Drummondville le jeudi 14 juin 2001 par le CEM à l'intention d'une cinquantaine de décideurs régionaux, est venu exposer de quelle façon les chercheurs du Centre ont tenté de combler en partie le déficit d'information sur le rôle des médias en matière de développement régional. En avant-midi, Marc-Urbain Proulx de l'Université du Québec à Chicoutimi puis Mario Carrier de l'Université du Québec en Abitibi ont exposé la démarche et ses résultats.

Il en ressort que les chercheurs auraient pu s'efforcer de quantifier en cents et piastres quelles sont les retombées financières des médias de masse en tant qu'entreprises, dans le produit intérieur régional. Ou encore, ils auraient pu tenter d'échapper à l'étroitesse de la question économique en posant celle du développement durable, du développement humain, du développement global, etc. Ils auraient pu tout autant s'en tenir à la problématique de l'accès aux médias pour les acteurs : les médias régionaux donnent-ils la parole aux gens du milieu, de quelle façon, avec quelle fidélité, avec quelle efficacité ? Mieux que ne le font les médias nationaux? Se montrent-ils solidaires des projets du milieu ? Ou éteignoirs et inutilement critiques ? Etc.

Dans les faits, les chercheurs ont tourné le dos à ces pistes de réflexion spontanées pour tenter de mettre au point une démarche de diagnostic, carrément centrée sur la vie économique et les entreprises, et dont les principales étapes pourraient être schématisées et former un outil utile aux décideurs dans chacune des régions. Pour cela, ils ont adopté une problématique qui met l'accent sur les mécanismes (y compris les médias de masse : presse, radio et télé) par lesquels les gens actifs économiquement dans une région s'informent pour voir venir, mais aussi pour foncer. La démarche a été testée dans 4 régions : la Communauté urbaine de l'Outaouais ainsi que les 3 MRC de Beauce-Sartigan, Rouyn-Noranda et Fjord-du-Saguenay.

Elle prévoit d'abord une identification sommaire des grands facteurs qui structurent la vie économique et sociale de la région que l'on examine. Par exemple, les chercheurs ont noté combien la Communauté urbaine de l'Outaouais est dépendante des stratégies et actions du gouvernement fédéral, comment par ailleurs les 3 MRC se dépeuplent , comment la culture particulière à la Beauce joue un rôle central dans le dynamisme économique, etc.

Suit une analyse de la structure sociale de la région, notamment pour identifier les réseaux de communication qui relient les entrepreneurs, les cadres et les chefs d'entreprise. Un deuxième groupe d'acteurs doit être lui aussi examiné dans ses actions de communication et en particulier dans ses relations avec le premier groupe : il s'agit des hommes politiques, des fonctionnaires et professionnels des gouvernements, dont les agents de développement, qui travaillent dans les services publics ou parapublics. Enfin, il y a le milieu communautaire et associatif qui donne chair à la vie sociale et culturelle et qui prend en charge une bonne partie des services collectifs.

Troisièmement, les chercheurs ont tenté de dresser un tableau schématique des mécanismes de communication utiles aux décideurs régionaux. Cela a produit une représentation sous forme de quatre grappes de moyens :

- les médias dits " traditionnels ", presse, radio et télévision, qu'ils soient " généralistes " ou " spécialisés ", ceux auxquels on songeait au départ de la recherche;

- les bulletins d'information corporatifs (des municipalités, des grandes compagnies, des organismes communautaires, des associations et clubs, etc.) que les chercheurs ont choisi de regrouper avec les sites des uns et des autres sur Internet;

- les agents de développement (commissaires industriels, promoteurs divers du privé ou du public, etc.);

- les événements (foires, sommets, conférences, et.) qui servent à faire se rencontrer les acteurs de la vie économique de divers horizons.

L'exercice de description du panorama des mécanismes de communication a vite fait surgir une question de fond : quel genre de contenu circule dans les différentes sortes de tuyaux ? Ici, les chercheurs ont opté pour une grande distinction passe-partout (même si dans les faits, ils ont classé dans pas moins de 70 cases distinctes ce que les gens interviewés leur ont raconté en entrevue). D'un côté, l'information dite " stratégique " qui sert directement dans la conduite des affaires (où emprunter, quelle machine acheter, qui consulter, etc.). De l'autre, l'information sociale et générale, celle qui convient le plus aux médias " traditionnels " producteurs d'images publiques, qui offrent une place publique de débats, et qui véhiculent des questions et des critiques à l'endroit des décideurs, notamment politiques.

L'exercice a finalement donné des portraits très différents selon les régions. Il a montré les modes de fonctionnement différenciés des acteurs économiques, politiques ou sociaux en matière de cueillette et de diffusion de l'information. Évidemment les régions les mieux dotées en infrastructures de médias traditionnels, tel l'Outaouais, s'en servent beaucoup. Dans tous les cas, de même, les agents de développement occupent une place significative. Surprise en ce qui a trait à la Beauce et au Saguenay : l'importance de l'Internet. Ainsi de suite.

Il faut noter que, dans une perspective plus générale, le travail présenté par le CEM s'appuyait sur la conviction, qui affleurait d'ailleurs ici et là dans les exposés et les interventions, que la question du développement économique des régions est tout à fait d'actualité (voir notamment le magazine l'Actualité, édition du ler juin 2001). Le libre-échange et la mondialisation forcent en effet les États nationaux (et provinciaux) à se faire moins expansifs et autoritaires en matière économique, ce qui fait reposer une plus grande partie du devenir des régions sur elles-mêmes. Et puis, il y a ces diverses réformes de structures, municipales et autres, qui sont faites en invoquant la décentralisation.

Dans ce nouveau contexte, le rôle des médias traditionnels paraît indispensable pour alimenter les visions de l'avenir, stimuler les solidarités, soutenir les identités qui vont permettre à une région d'exister dans la tête des gens et par là, servir de base à l'action.

Le point de vue de responsables de médias et de décideurs régionaux

C'est d'ailleurs ce que les exposés des acteurs, médias et décideurs régionaux, ont abondamment mis en lumière dans l'après-midi. Auparavant, au sortir du dîner, le maire de Québec, M. Jean-Paul L'Allier a souligné que la création en cours des nouvelles grandes villes de la province va changer la dynamique des régions. Il a rappelé comment la fierté qu'éprouvent les habitants d'une région est centrale dans le développement économique ainsi que le rôle important des médias en cette matière.

Peu après, un premier panel, composé de représentants des médias, a fait ressortir le malaise des artisans des médias devant les appels à s'impliquer dans le développement régional, quand d'une part les cotes d'écoute invitent à se servir du régional plutôt qu'à le servir, quand d'autre part l'éthique journalistique exige un regard critique face aux décideurs régionaux.

M. Jean Gagnon, directeur de l'information chez Radio-Nord a soutenu que ce sont les limites du marché qui font qu'il n'y a qu'une seule entreprise qui produise de l'information régionale télévisée en Abitibi-Témiscamingue. Ce n'est pas la situation idéale, a-t-il conclu, mais c'est tout de même mieux que sur la Côte-Nord où il n'existe aucune station privée de télévision locale.

De son côté, M. Marc-Noël Ouellette, directeur général de l'information chez Hebdos Transcontinental, a expliqué que même si le groupe possède 60 hebdos régionaux et est à ce titre le principal groupe dans ce secteur de l'information, chacun des titres s'adapte à sa région. Le groupe considère que ses publications sont plus que des journaux, mais aussi des moteurs pour la région. Tout en respectant l'éthique journalistique, si un journal peut donner un élan supplémentaire à l'implantation d'une nouvelle entreprise dans le milieu, il va le faire. Il reste que selon lui, ce qui maintient plusieurs hebdomadaires en vie, ce sont les économies d'échelle que produit leur intégration dans le groupe.

Quant à M. Marcel Courchesne, directeur de l'information de Cogeco à Sherbrooke, il a raconté que sur le territoire desservi par la station de Sherbrooke, il n'y a pas tant que cela d'information d'intérêt régional, une information qui intéresserait autant le téléspectateur de Sherbrooke que celui de Victoriaville. Il a cependant reconnu qu'il manque de moyens. Il a salué par ailleurs l'arrivée de RDI (l'émission Québec en direct tout particulièrement) qui a permis à plusieurs informations en provenance des régions de trouver une place sur un réseau national. Selon lui, l'intérêt des téléspectateurs n'est pas toujours le même que celui des élites, donnant à ce propos l'exemple du bulletin régional du midi que la direction avait décidé d'annuler, pour avoir davantage de ressources afin de produire des dossiers d'une demi-heure sur des sujets régionaux. Sous la pression des élites politiques, la direction a retraité. Résultats : l'écoute à l'heure du midi a chuté alors que les dossiers, diffusés en début de soirée, avaient une bonne audience.

De son côté, M. Jacques Pronovost, président et éditeur de La Voix de l'Est du groupe Gesca, est venu rappeler que les quotidiens de l'entreprise sont bien implantés dans leur milieu depuis des décennies. Ils ont notamment pour vocation de faire évoluer le milieu vers une société moderne. Malgré un contexte difficile depuis 10 ans pour les quotidiens, le nombre de journalistes chez les membres du groupe s'est maintenu. Il est de l'intention de Gesca de développer l'identité régionale des titres et de maintenir une page éditoriale qui inclut un courrier des lecteurs.

Pour M. Robert Langdeau, directeur de l'information régionale à TVA, le réseau de télévision met beaucoup d'accent dans ses bulletins sur l'information québécoise. En cela, l'information régionale est le pain et le beurre du réseau. En même temps, dit-il : " Nous choisissons nos sujets en fonction de ce qui intéresse les gens ", largement guidés en cela par les résultats des BBM. Selon lui, il est difficile de tout couvrir lorsque la station doit " intéresser " pour éviter le zapping.

Enfin, M. Alain Saulnier, directeur de l'information à la radio de Radio-Canada s'est félicité de ce que la Société, malgré des ressources qui n'augmentent pas, ait réussi à augmenter son action régionale en ouvrant des fenêtres de programmation locale à Rouyn, Sherbrooke et Trois-Rivières, cela pour compenser le désengagement des radio et télé privées. De même, elle accorde une meilleure place pour l'information en provenance des régions dans les bulletins nationaux et les magazines. Selon lui, un travail journalistique fait selon les règles d'éthique ne s'accorde pas avec la promotion du milieu. En même temps, il ne s'agit pas d'être prophète de malheur.

Le dernier panel de la journée, composé de représentants régionaux, est venu réaffirmer l'importance pour le développement économique de l'idée que se font les gens de leur région. Il a souligné à quel point les décideurs régionaux souhaitent que les médias contribuent à l'identité régionale et à la fierté des collectivités.

M. Roger Carette, maire de Saint-Georges de Beauce a décrit sa région comme un coin de pays qui partage une même culture : la Beauce s'est construite par les médias, pense-t-il. M. Carette attribue deux types d'influence aux médias : à court terme s'ils luttent contre un projet, celui-ci a peu de chances de se réaliser ; à plus long terme et de manière indirecte, par le choix qu'ils accordent à telle ou telle nouvelle, ils influent sur les valeurs des communautés et donc sur les projets qui découlent de ces valeurs.

Pour M. Paul-André David, sous-ministre adjoint au Ministère des Régions en Outaouais, ce que les gens lisent dans les journaux ou voient à la télévision devient pour eux la référence. Une région ne peut se développer si les médias la dénigrent, souligne-t-il. Par ailleurs, il estime que les médias régionaux, de manière générale, manquent de contenu éditorial et il déplore que dans les nouvelles, il y a souvent l'opinion du journaliste.

De son côté, M. Guy Lemire, directeur général du Conseil régional de développement de l'Abitibi-Témiscamingue a soutenu que la préservation et le développement de référents identitaires régionaux passent par l'action des médias, qui ne sont pas là par ailleurs pour faire la promotion des activités des décideurs. Quand les propriétaires sont de l'extérieur, il est très difficile de leur faire comprendre les différences régionales. Les décisions prises à Montréal laissent peu de place à la créativité locale des médias. Dans un contexte de rareté, l'arrivée en Abitibi-Témiscamingue d'émissions locales à la radio de Radio-Canada a eu un effet bénéfique sur la qualité du travail journalistique de l'ensemble des autres médias.

Enfin, M. François Gardner, directeur général de la Société Saint-Jean Baptiste du Centre du Québec, la 17e région créée par le gouvernement du Québec, estime qu'il est difficile de créer une conscience régionale sans médias communs car l'information ne circule pas. Les médias ont un rôle à jouer dans l'identité et la fierté régionale, dans l'appropriation de la région par les citoyens, tout en demeurant critique. Dans le Centre du Québec, non seulement n'y a-t-il pas de médias régionaux, mais, déplore-t-il, de nombreuses salles de rédaction ont réduit leur personnel dans la région au cours des dernières années.

Somme toute, comme le rappelait le maire de Québec, la relation entre le travail des médias et le développement économique est très complexe. D'un côté, il s'agit, à l'exception de Radio-Canada, d'entreprises commerciales qui doivent répondre aux besoins de lecteurs et d'auditeurs. Leurs ressources financières dépendent de la part qu'elles occupent dans le marché et de la taille de celui-ci. De plus, l'éthique journalistique doit être respectée, autant en région qu'ailleurs. D'autre part, tout en reconnaissant ces limites, les personnes préoccupées de développement régional souhaitent des médias " attentifs " à l'ensemble des réalités du milieu, y compris à celles qui rendent fiers, qui font grandir.

Voir :

LES CAHIERS-MÉDIAS numéro 12 :

Systèmes locaux de circulation de l'information : Les effets du milieu

Par ANNE GILBERT avec la collaboration de Zachary Ouellette-Tremblay

Centre d'études sur les médias, mai 2001, 87 pages