Nos observations


Numéro 15, septembre 1996

Nos téléromans choquent des membres
des communautés culturelles

C'est ce que révèle une analyse du Centre d'études sur les médias*, réalisée par Serge Proulx et Danielle Bélanger de l'UQUAM. Les téléromans choquent en premier lieu par les scènes explicites de sexe, présentées alors que des jeunes sont à l'écoute. Mais plus encore par les valeurs familiales qui y sont dépeintes. Les rapports parents/enfants présentant un caractère égalitaire et direct semblent impolis et grossiers aux membres de communautés culturelles. Ainsi un arabophone s'insurge contre une émission de la série Watatatow au cours de laquelle un enfant insulte son père et sa mère. «Il faut inciter les jeunes et les enfants à ce qu'ils soient bien éduqués, polis, corrects avec les parents.»

La relation avec les adolescents semble poser encore plus de problèmes. Lorsqu'on encourage leur autonomie, qu'on les fait vivre ailleurs que dans leur famille pendant les études ou qu'on les présente comme ayant une vie sexuelle précoce, des membres de communautés culturelles perçoivent du laxisme parental. À leurs yeux, la télévision encourage les jeunes à adopter des comportements incorrects. C'est ce qu'une femme d'origine vietnamienne pense lorsque la télévision «montre une fille de 13 ans qui dit à son amie: je m'en vais coucher chez mon chum, mais si ma mère appelle dis que je suis chez toi.»

Ils ont carrément l'impression, à l'écoute des téléromans, que les adolescents sont rejetés, qu'ils n'ont pas de place dans la société - ni à la télévision - et que personne ne s'occupe d'eux. «On les regarde comme des enfants stupides ou comme des adultes un peu cons», dit une femme d'origine portugaise. La famille n'est pas assez importante.

Un conflit de valeurs

L'étude de Proulx et Bélanger montre que ce conflit de valeurs pourrait expliquer la faible appréciation des téléromans francophones auprès de membres de cinq communautés linguistiques: arabophone, créole, hispanophone, portugaise et vietnamienne. Ces groupes ont été retenus pour trois raisons: leur écoute des émissions francophones qui est plus élevée que celle des italiens, des grecs et des chinois; leur importance numérique; leur immigration récente.

Huit groupes de discussion constitués de représentants de ces communautés âgés de 26 à 34 ans ont été formés pour tenter d'expliquer le "déficit d'écoute"(voir tableau ci-bas) de la télévision francophone par les membres des communautés culturelles. Dans le contexte actuel marqué par la dénatalité chez la majorité francophone québécoise et par l'accroissement progressif de la population néo-québécoise, cette perte d'écoute pourrait se traduire dans les années qui viennent, par une baisse non-négligeable de parts de marchés et de revenus, au profit de la télévision anglophone (surtout américaine).

L'étude a aussi considéré les attentes de ces communautés culturelles quant à leur représentation à l'écran.

Une présence nécessaire mais non suffisante

Que Les Machos, Chambres en ville, Urgence ou Les héritiers Duval aient des personnages issus des communautés culturelles ne garantit pas que ces émissions soient davantage regardées. L'intérêt que l'émission suscite est beaucoup plus garante de l'écoute. Mais le phénomène est plus complexe car la perception qu'on a de la chaîne elle-même entre en jeu: la propension qu'on aura à suivre ses émissions est en effet tributaire de la perception qu'on a de son ouverture aux communautés ethnoculturelles.

Les membres des communautés culturelles veulent être représentés normalement et simplement à la télévision, comme dans la vie. À cet égard, la télévision américaine correspond mieux actuellement à leurs attentes.

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* Grâce à la participation du ministère du Patrimoine canadien, des ministères québécois responsables des Communautés culturelles et des Communications, et des diffuseurs Radio-Canada, Radio-Québec et TVA.

Source: Serge Proulx et Danielle Bélanger; Dynamique de consommation télévisuelle des membres de cinq communautés culturelles de la région de Montréal; Centre d'études sur les médias; 1996.




Allophones: les personnes qui n'ont ni le français ni l'anglais comme langue maternelle. Population des 18 ans et plus, marché étendu de Montréal.
Source: Sondage omnibus multiculturel CROP, 1994