Nos observations


Numéro 11, avril 1996

L'empire de la mexicaine Televisa

par Brigitte Filion

Marquée par l'omniprésence de Televisa - le plus grand producteur et exportateur mondial de programmes en espagnol - la télévision du Mexique, partenaire du Canada au sein de l'ALENA, est en pleine mutation avec l'avènement de la convergence des technologies et la multiplication des chaînes. L'empire Televisa, qui étend son pouvoir à tous les domaines des industries culturelles et des médias, se place comme le chef de file d'une véritable intégration télévisuelle latino-américaine.

TELEVISA AU MEXIQUE

Longtemps la seule télévision privée au Mexique, Televisa contrôlait plus de 90 % des revenus télévisuels totaux du pays. En 1993, dans la foulée des privatisations, les deux plus importantes chaînes publiques du pays sont mises en vente et concédées à Television Azteca, une filiale appartenant au plus grand distributeur mexicain d'appareils électriques. Entrée de plain-pied dans la guerre des cotes d'écoute avec Televisa, Television Azteca s'associait l'an dernier à la chaîne américaine NBC pour produire une programmation en espagnol pour le Mexique. Ce climat de compétition a fait grimper le prix d'achat d'émissions, ce qui rend le marché très alléchant pour les maisons de distribution.

Du côté de la câblodistribution, Televisa dessert depuis 1969 l'agglomération de Mexico au moyen de son réseau Cablevision, qui diffuse surtout des chaînes américaines. Avec la libéralisation du câble et des télécommunications, Telmex, le monopole mexicain de la téléphonie, achetait en 1994 la moitié des actions de Cablevision. Cette alliance Telmex-Televisa devrait permettre à Cablevision de faire face à la vive concurrence de Multivision, son principal compétiteur.

Rappelons que la plupart des pays d'Amérique latine ont vu ces dernières années leur nombre d'abonnés au câble et à la télévision par satellite monter en flèche. Cet essor repose notamment sur le dynamisme de l'opérateur de satellites PanAmSat, compagnie dont Televisa est actionnaire à 50 %. Le développement de ces nouvelles technologies de diffusion semble s'accompagner pour le moment de la pénétration des
contenus américains, dont l'offre vient remplir les espaces dégagés par la multiplication des canaux.


TELEVISA AUX ÉTATS-UNIS

Avec ses 24 millions d'hispanophones, le marché des États-Unis présente un intérêt que le groupe Televisa a compris très tôt. Il y a presque 30 ans, le groupe y développa Univision, le plus important réseau de télévision hispanophone. Toutefois, en vertu des règles américaines sur la propriété, Televisa se voyait en 1989 dans l'obligation de vendre ses parts dans Univision. Mais cet intermède dans la conquête du marché américain n'est que de courte durée. En 1992, Univision est racheté par le californien A. Jerrold Perrenchio, investisseur majoritaire à 50 %, et par Televisa et Venevision, la grande chaîne vénézuélienne, qui possèdent chacune 25 % du capital. La programmation d'Univision donne donc aujourd'hui une place de choix aux programmes fournis par Televisa et Venevision, ce qui distingue le réseau de son principal concurrent, Telemundo, télévision hispanophone de propriété américaine qui privilégie les productions domestiques. La formule paraît fonctionner puisque Univision occupe le premier rang des réseaux de télévision hispanophone aux États-Unis. Il est accessible à 91 % des foyers hispanophones et sa part
d'auditoire se situe à près de 60 %.


TELEVISA DANS LE MONDE

Depuis 1988, Televisa diffuse en direct par satellite, sur toute l'Amérique latine, les Caraïbes et l'Espagne, sa chaîne de telenovelas (voir l'encadré) et sa chaîne d'information continue. Après avoir longtemps misé sur l'exportation de ses émissions, le groupe applique depuis quelques années une stratégie de prise de participation dans des entreprises nationales de télévision en Amérique latine. Comme ces entreprises manquent de ressources pour concurrencer les telenovelas mexicaines, elles bénéficient de ces alliances qui leur donnent accès à des programmes de coproductions. Televisa possède 49 % du capital de Megavision, le premier réseau privé de télévision au Chili, de même que 60 % et 76 % des quatrième et sixième chaînes en importance au Pérou.

---- La telenovela ----

La telenovela s'apparente un peu à nos téléromans ou aux soap opera américains. Le succès de ce produit, qui a permis d'accélérer le développement des télévisions latino-américaines, s'explique à la fois par l'enracinement de ses récits dans la culture locale, sa capacité à tirer de gros revenus publicitaires et de merchandising, et par son mode de production industriel qui rationalise les coûts. On peut rattacher la tradition de la telenovela à chaque pays latino-américain, bien que sa production intensive et son exportation se concentrent au Brésil (Rede Globo), au Mexique (Televisa), au Venezuela (Venevision) et à Puerto Rico.


Sources :

«Latin America Television : Yo Quiero Mi MTV», The Economist, Londres, 25 février 1995, p. 67-68.
Bahina, Anna Maria et al , «Latin Influences», Television Business International, Londres, février 1994, p. 18-25.
Scheier-Madanes, Graciela. L'amérique latine et ses télévisions : du local au mondial, Paris, Éditions Anthropos-Economica et Institut national de l'audiovisuel (I.N.A.), 1995.
Walker, Sarah. «Olé and All That», Television Business International, Londres, février 1994, p. 26-28.